La révolution à l’hydrogène est-elle sur le point d’éclore en camionnage?

C’est le lundi 20 juin dernier que Volvo en a fait l’annonce officielle. Dès la fin de la présente décennie, dit le communiqué de presse, le manufacturier suédois commercialisera ses premiers camions classe 8 alimentés à l’hydrogène. Après quelques années de recherche, les tests sur la piste d’essai de la compagnie ont été concluants.

Plus récemment, c’est-à-dire le 5 juillet, la société québécoise Hydrolux a publié une nouvelle qui officialise la naissance de Le projet 117. Cette initiative, destinée en priorité au camions lourds roulant à l’hydrogène vert, ouvrira, d’ici deux ans, deux stations de ravitaillement, une à St-Jérôme et une autre à Val-d’Or, sur la route 117 reliant Montréal et l’Abitibi.

Ces deux initiatives concrètes annoncent-elles finalement une sérieuse percée de l’hydrogène dans le camion lourd, laquelle est attendue et espérée depuis près de deux décennies? Voyons voir.

Pour le transport au long cours

Pour le camionnage au long cours, cette nouvelle offre a un potentiel de développement réaliste et applicable à moyen terme. D’abord parce que le niveau d’autonomie de ce type de camion Volvo pourra atteindre 1 000km. Ensuite parce que le temps de recharge se fera en moins de 15 minutes. Deux caractéristiques qui peuvent avantageusement concurrencer le diesel.

« Les camions électriques à piles à combustible seront particulièrement adaptés aux longues distances et aux missions lourdes et exigeantes en énergies, précise le président de Volvo Trucks, Roger Alm. Et grâce à la création de Cellcentric, une coentreprise Volvo/Daimler Truck AG, l’industrie du camion lourd en Europe pourra compter sur une usine qui lui est entièrement dédiée. »

Opérant aussi en Amérique du Nord, ces deux manufacturiers nous offrent l’espoir de définitivement décarboner, avec les batteries électriques pour les applications locales et régionales, l’industrie du camion lourd.

Il reste cependant quelques obstacles majeurs à surmonter avant de crier victoire. Notamment au Québec, là où la dépendance à l’industrie manufacturière des États-Unis est (presque) totale.

Plusieurs défis à relever

Pour intégrer toute une économie autour de l’énergie à l’hydrogène, le camionnage a d’abord besoin de camions à prix concurrentiels, des infrastructures de recharge disponibles, nombreuses, efficaces, rapides et économiques, de l’hydrogène en quantité suffisante partout en Amérique du Nord, un réseau de distribution complet et des ateliers mécaniques compétents dans l’entretien et la réparation de cette technologie.

Au Québec, nous ne possédons pas de manufacturiers de camions lourds orientés vers l’hydrogène. Or, tout commence par là. Pour ça, il faut aller aux États-Unis. Un marché plus gros, plus riche et plus autonome. Et les États-Unis bougent quand le prix du carburant est haut ou lorsque les lois l’exigent. Le problème ici est sa fluctuation constante dans le temps.

C’est ce que constate Innovéé dans un récent rapport sur l’état de l’industrie de l’hydrogène au Québec. Intitulé Obstacles et solutions pour l’implantation de l’hydrogène vert dans le transport lourd au Québec, ce rapport (que vous pouvez consulter à la fin de ce texte) constate, au point neuf, que la chaîne de valeur dépend beaucoup des autres pays:

« Pour le moment, la majorité des ressources, équipements, technologies et expertises liés à l’hydrogène vert proviennent de l’étranger. Pour cette industrie dépendante de minerais critiques et en contexte de disruption des chaînes logistiques internationales, cette situation pourrait nuire grandement au développement de la filière de l’hydrogène vert au Québec. »

Parmi les solutions privilégiées par Innovéé, il y a l’investissement gouvernemental en amont afin de soutenir et développer la chaîne de valeur complète de l’hydrogène vert. On pense ici aux minerais et matériaux critiques, mais également dans la phase de fabrication des équipements.

Autrement dit, faire comme certains autres pays occidentaux et injecter des fonds dans le développement de cette filière essentielle à la décarbonation des transports.

Une locomotive nommée États-Unis d’Amérique

« Aux États-Unis, nous dit la présidente-directrice générale de l’Association de l’industrie électrique du Québec et ancienne directrice exécutive d’Hydrogène Québec, Marie Lapointe, on a injecté 10 milliards de dollars dans le développement de l’hydrogène. En comparaison, des pays comme la France et l’Allemagne investissent 9 milliards de dollars chacun. »

Une somme louable mais quand même un peu dérisoire pour le pays le plus riche et (encore) le plus puissant du monde. Un montant d’argent qui pourrait cependant se bonifier si le prix du gallon demeure aussi élevé dans les prochains mois. Cette réalité, qui fait déjà grincer les transporteurs, peut avoir un avantage : celui d’accélérer la transition énergétique vers des carburants plus propres.

Mais pour que ce virage écoresponsable vaille la peine d’être effectué, il y a un autre problème à régler: la production de l’hydrogène relève d’une utilisation massive d’énergies fossiles.

De l’hydrogène vert, l’avantage du Québec

Aujourd’hui dans le monde, 96% de l’hydrogène est en effet produit avec du gaz naturel, du pétrole ou du charbon. Seul un petit 4% d’énergie est produit par l’électrolyse de l’eau. C’est ici que le Québec, avec son réseau d’hydroélectricité très peu polluant, peut se démarquer durablement en produisant de l’hydrogène vert en grande quantité et disponible à proximité.

Car contrairement à l’hydrogène gris, qui s’obtient par le reformage du gaz naturel, et l’hydrogène bleu qui se fait par la séquestration du CO2, l’hydrogène vert est produit par l’électrolyse de l’eau et ne rejette qu’une vapeur d’eau inoffensive dans l’atmosphère. Le Québec, avec sa capacité de produire de l’hydrogène vert avec de l’électricité propre, tend de plus en plus à exercer un leadership qui pourra éventuellement servir au camionnage.

« Avec cinq projets en cours – Bécancour (opérationnel), Sept-Îles, Varennes, Gatineau et Baie-Comeau – l’hydrogène vert commence à se positionner avantageusement dans notre économie, » précise justement Mme Lapointe.

Passer par l’industrie manufacturière

Mais pour que ce marché atteigne finalement le transport lourd, le Québec devra d’abord intégrer l’hydrogène aux industries manufacturières. La masse critique est plus importante, et le marché potentiellement plus rentable. Cette analyse est celle du directeur, développement stratégique d’Innovéé (Innovation en énergie électrique), Alex Champagne-Gélinas:

« Pour le Québec, l’industrie de l’hydrogène vert va assurément prendre son envol, ne serait-ce que pour alimenter nos industries manufacturières. »

Car contrairement à l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord ne possède pas d’infrastructures à l’échelle continentale pour accueillir massivement les camions. Pas de stations de recharge, pas de production massive d’hydrogène et pas encore de camions qui roulent en masse grâce à cette énergie. C’est par l’entremise d’une filière industrielle robuste que l’hydrogène peut ensuite faire sa place en transport lourd.

C’est la raison principale pour laquelle le gouvernement québécois fait actuellement preuve d’une ouverture prudente à cet égard. Mais un peu comme à l’époque où les batteries électriques commençaient à émerger, le marché de l’hydrogène (vert) doit minimalement faire ses preuves dans le vrai monde avant que des investissements majeurs puissent provenir des autorités publiques.

Autrement dit, il y a encore trop d’incertitudes dans ce marché encore très embryonnaire. Mais ça risque de changer bientôt.

 

Source: transportroutier.ca